Poète Marieka-p

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Sur les pas de Lisa ( Epopée )

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Loin de vouloir donner une vision misérabiliste de cette épopée familiale, j'ai voulu au contraire, montrer dans ce petit livre,la force du lien familial, la transmission de valeurs profondément humaines, et la générosité de cœur face aux vicissitudes d'une époque.

Auteur Dominique Puteaux. Marieka-P

 

 

 

 

Sur les pas de Lisa

 

L’enfance de Lisa

 

 

Après avoir vécu en ville, ses parents avaient loué un appartement au cœur d’un petit village, dans une rue surnommée la Rue Chaude, peut-être à cause de toutes les familles nombreuses qui y vivaient. Les jeux, les cris des enfants animaient le quartier. Lisa avait un an. Ils s’étaient installés là, au premier étage d’une vieille bâtisse. Il y avait deux autres logements, l’un était occupé par un des cousins de son père, Roger, l’autre par sa grand-tante, Berthe, qui partageait cet appartement avec son neveu par alliance, Jean. Il était veuf, sa femme était décédée d’un cancer de l’utérus, dans d’atroces souffrances, en laissant trois enfants en bas âge. Lisa n’avait jamais oublié l’image de cette pauvre femme, de son corps décharné par la maladie, et le regard attristé de son père, quand il portait sa sœur dans ses bras pour lui faire prendre l’air dans le jardin les jours où le soleil était au rendez-vous. Il sortait un fauteuil et la déposait délicatement, afin de lui éviter trop de souffrances.

C’était à la suite de cet évènement que Berthe avait proposé de l’aide à son neveu pour élever ses enfants et qu’ils avaient partagé l’appartement. Berthe ne s’était jamais mariée, à cause d’un chagrin d’amour qu’elle évoquait souvent en se laissant submergée par la nostalgie et les regrets.

 

Lisa avait dix ans en 1962. Haute comme trois pommes, les cheveux roux, sur son visage pâle, quelques taches de rousseur, elle était l’aînée de ses deux frères et deux sœurs. Ils vivaient à sept dans un appartement de trente mètres carré environ, comprenant une chambre, une salle à manger, et un petit coin cuisine avec un évier en pierre. Il y avait bien une autre pièce, mais elle était tellement minuscule qu’elle ne pouvait contenir qu’un lit de deux places sans que l’on puisse en faire le tour. Son père, Maroc, l’avait transformée pour en faire la chambre des enfants. Une cloison séparait d’un côté les filles, de l’autre les garçons. C’était plutôt sympa pour les batailles de polochons.

Il n’y avait aucune commodité, pas d’eau. Son père avait fait partir un tuyau de la cave qui remontait jusqu’à l’évier. Ce petit plus fut très apprécié par sa mère Helena. Il n’y avait pas de salle de bain. Ce n’était pas facile pour faire sa toilette, alors la porte ouverte d’une armoire faisait l’affaire, une cuvette posée sur une chaise, et le tour était joué. Toute la famille s’en contentait, pas de toilettes, mais au fond du jardin, une petite cabane en bois. L’hiver, Lisa avait froid aux fesses, et l’été c’était la valse des mouches, et cette odeur infecte !

 

Lisa aimait beaucoup sa grand-tante, et elle allait souvent chez elle pour jouer avec ses cousins, ou bien l’écouter ressasser toujours la même histoire, celle de cet homme du passé, dont elle avait été follement éprise.

Assise sur une chaise bancale, Lisa écoutait sa grand-tante, l’esprit un peu ailleurs.

-                   J’ai connu un garçon, il y a bien longtemps. Il s’appelait Sethi. Nous nous étions rencontrés dans une guinguette sur les bords de Seine. Il était engagé dans la Légion Étrangère, son bataillon était venu en France à l’occasion de la Fête Nationale. Le jour de notre rencontre, je m’en souviens comme si c’était hier…

Lisa n’était qu’une enfant et ne comprenait qu’à demi-mots.

-                    Pourquoi tu dis " comme si c’était hier " ?

Berthe lui répondit avec un sourire agacé.

-                   C’est une expression, Lisa !

-                   C’est quoi une expression ?

-                   Tu comprendras quand tu seras grande, écoute la suite…  J’en étais où ? Tu me fais perdre la tête ! J’avais donc décidé, ce jour-là d’aller danser en compagnie d’une amie. Nous nous étions installées à une table, en sirotant un verre de limonade. Sethi se trouvait deux tables plus loin, accompagné d’un autre homme. Tous deux portaient des vêtements militaires.

Berthe avait remarqué le regard furtif de l’un des deux hommes, mais elle était loin de se douter que ces yeux-là allaient faire battre son cœur.

-                   J’ai faim ! l’interrompit Lisa. Tu me donnes un gâteau si tu veux bien ?

-                   Sois gentille ! Tu l’auras après, écoute !

Et elle reprit son récit.

-                   Au bout d’un quart d’heure, il s’approcha de moi, et m’invita pour une danse. J’ai accepté. Le regard de cet inconnu me bouleversa, je me sentis envahie d’une douce douleur au cœur.

Lisa :

-                   Tu avais mal au cœur ?

-                   Pfff ! Vivement que tu grandisses un peu pour comprendre ! Le jeune homme m’a prise par la main, et nous avons dansé, dansé jusqu’au bout de la nuit. J’étais heureuse, j’avais l’impression de le connaître depuis toujours. Et puis, il me donna un baiser…

Berthe sut, quelques jours plus tard, que Sethi n’était là que pour deux mois. Il lui avait demandé de le suivre, mais par peur de l’inconnu, elle ne le fit pas.

-                   Aujourd’hui, dit-elle, il ne me reste plus qu’une vieille photo jaunie par le temps, posée là sur ma table de nuit, quelques lettres dans un tiroir qui portent encore l’empreinte d’un baiser.

Chaque fois qu’elle ressassait son histoire, elle avait les yeux tellement tristes que Lisa la regardait avec un air de chien battu.

-                   Pourquoi tu pleures ? demanda-elle.

-                   Ce n’est rien, Petite, ce n’est rien… Tiens, voilà ton gâteau. Tu comprendras tout ça plus tard, quand tu seras plus grande. Allez, va jouer avec tes cousins !

Lisa allait retrouver sa cousine et ses poupées, les garçons qui montaient les tipis dans un coin du jardin, et qui y déposaient de vieux tapis, quelques coussins poussiéreux sur lesquels ils s’asseyaient. Ils fabriquaient des arcs et des flèches. Lisa découpait des cibles en carton avec un couteau, dérobé dans le tiroir de la cuisine. Elle s’était déjà blessée à plusieurs reprises. Un jour, une petite égratignure était venue infecter son pouce, sa mère avait dû l’accompagner chez le médecin, elle avait eu droit à plusieurs points de suture. Ce n’était pas les derniers ! Lisa était « dure », intrépide et inconsciente du danger, ce qui lui valut bien des mésaventures !

 

Tout cela ne l’empêchait pas d’être heureuse. En été, elle pouvait se baigner avec ses frères et sœurs. Son père déposait un grand bac dans le jardin, entre les rames de haricots verts, qu’il remplissait d’eau. Sa mère les surveillait de loin. Ce n’était pas toujours facile avec toutes ses corvées, et bien souvent, malgré son jeune âge, Lisa n’allait pas jouer et mettait la main à la pâte. Le plus insupportable pour elle était d’aller vider le pot de chambre, qu’elle descendait du deuxième étage, en faisant attention de ne pas tomber. Puis, elle traversait la cour pour aller le vider sur un tas de fumier, ensuite elle devait le rincer et y mettre une goutte d’eau de javel.

Elle avait de la peine pour sa mère, qui se fatiguait à monter et descendre les escaliers, avec des charges bien trop lourdes pour elle, comme par exemple le linge, qu’elle allait étendre sur les fils, été comme hiver, après l’avoir fait bouillir dans la lessiveuse. Laver, essorer, étendre, c’était le quotidien de la plupart des femmes de cette époque. On ne parlait pas de contraception et les enfants qui naissaient en grand nombre, venaient encore augmenter la charge de ces mères-courage. Le confort était réservé aux gens aisés. Pour Helena, pas de machine,  rien que ses bras et sa volonté.

 

Les hivers étaient rudes, le froid difficile à supporter dans l’appartement. Ses parents se chauffaient au bois et au charbon, une grosse cuisinière dans la salle à manger, avec un recevoir que sa mère remplissait. L’eau était destinée à la toilette de toute la famille. Dans la chambre des enfants, juste un petit poêle à charbon. Helena faisait chauffer des briques dans le four, qu’elle enveloppait ensuite dans une serviette, et qu’elle déposait au pied des lits, juste quelques minutes avant que les enfants ne viennent s’y blottir. La chambre des parents, située entre la salle à manger et la chambre des enfants n’avait pas de chauffage propre.

Les hivers rigoureux n’empêchaient pas les enfants d’aller jouer dans le froid et la neige. Lisa s’en donnait à cœur joie : les boules de neige qu’on se lançait en riant, les bonhommes de neige qu’on dressait au milieu du jardin, les parties de luge, tout était bon à partager ! Et quand ils rentraient, transis de froid et fatigués, des beignets chauds au goût de miel que leur mère avait préparés avec amour, les attendaient.

Tous les ans, à quelques jours de Noël, malgré leurs faibles moyens, ses parents achetaient un sapin, et toute la famille participait à la décoration. Ce que Lisa aimait en particulier, c’était le moment où sa mère allumait les bougies. C’était magique, féerique comme dans un conte de fées. Il y en avait de toutes les couleurs, mais cela ne durait jamais longtemps : juste quelques minutes pour voir le plaisir dans les yeux de ses enfants. Helena avait trop peur que le sapin ne se transforme en torche.

Maroc travaillait. Il avait droit à une prime et à des cadeaux pour chacun de ses bambins. Sa mère achetait toujours en plus quelques chocolats et une orange. Il y avait aussi les cadeaux des grands-parents paternels. Tout cela les rendait très heureux.

Le jour du réveillon, Helena se levait très tôt pour tout préparer, et la seule tâche de son père était d’ouvrir les huîtres. Quand elle avait terminé de préparer le repas du début à la fin, il ne lui restait plus qu’à dresser la table. En guise de nappe, elle mettait un grand drap blanc, sur lequel elle déposait deux chandeliers et ses plus beaux couverts. Une fois que tous les convives étaient arrivés et installés, elle faisait le service. Au bout du compte, elle était rarement à table et finissait la soirée, épuisée. C’était ainsi tous les ans.

 

Quand le soleil ramenait les beaux jours, Lisa allait gambader dans les prairies, avec son frère âgé de huit ans, et tous ses cousins, suivis des copains du quartier. Elle cueillait des fleurs qu’elle offrait à sa mère. Quand elle n’était pas dans les champs à gambader, elle jouait dans la rue aux billes, aux jeux de piste, à la marelle, et à bien d’autres jeux.

 

Un après-midi où les enfants étaient tous à jouer dehors, la marmaille s’était soudainement mise à hurler " Attention au chien ! " C’était Dingo, le chien de Jean, l’oncle de Lisa. Sa chaîne s’était brisée, il s’était retrouvé dans la rue affolé, ne sachant plus où donner de la tête. Il courait comme un fou. Allez savoir pourquoi, Dingo s’était soudain mis à poursuivre Lisa. Elle avait pris ses jambes à son cou pour sauver sa peau, tout en réussissant à grimper sur un poteau de ciment, en criant à l’aide. Mais ce chien n’était pas méchant, juste un peu fou-fou. Elle était restée perchée là comme une andouille, les genoux claquant et la peur au ventre jusqu’à l’arrivée de son oncle qui rappela son chien, et la fit descendre de son perchoir.

 

Son grand-père maternel, François, était arrivé à l’âge de la retraite, et, faute de pouvoir subvenir à ses besoins, il vivait sous le toit des parents de Lisa. Il était veuf, sa femme Marie était morte en couches. La mère de Lisa n’avait que onze ans. Elle lui avait raconté sa souffrance, sa douleur, et la vue de sa mère, juste quelques heures avant sa mort, sur le seuil de sa maison. Elle lui était apparue tout de blanc vêtue. C’était arrivé deux fois, puis plus rien.

 

Le grand-père dormait sur un lit de camp faute de place. Lisa n’était encore qu’une enfant, mais elle pouvait voir dans ses yeux une grande tristesse. Son petit frère de huit ans le taquinait souvent à l’heure de sa sieste. Il allait récupérer des caoutchoucs sur de vieux bocaux à la cave et s’amusait à lui lancer sur le derrière. Le grand-père sortait de son sommeil, l’enfant détalait à toute vitesse en criant:

- Tu ne m’attraperas pas !

Le vieil homme souriait.

- Un jour, je vais t’attraper, et je te mettrai une fessée …

Il avait bien essayé, mais son petit-fils le faisait tourner en bourrique.

C’était un homme très gentil, émigré polonais d’avant-guerre, il était arrivé en France avec sa femme Marie, ukrainienne, et leur fils Toma qu’elle avait eu d’une première union. Tout le temps où il était resté chez les parents de Lisa, il s’accrochait souvent avec son gendre, car il n’appréciait pas son comportement envers sa fille, mais le pauvre homme n’y pouvait rien. Maroc était un coureur de jupons, Helena en souffrait mais ne disait mot.

Plus tard, le pauvre grand-père avait été hospitalisé, Lisa était encore trop jeune pour comprendre. Une tumeur derrière un œil, dû à un accident de travail, quand il était plus jeune, et qu’il travaillait comme ouvrier agricole. Il était décédé à l’hôpital. Les parents de Lisa n’ayant pas les moyens de lui offrir des funérailles, son corps avait été laissé à la science.

Helena n’avait plus de famille à part son demi-frère Toma, qui était allé vivre au Canada. Il lui donnait de ses nouvelles de temps à autre, lui

faisait parvenir des colis d’aliments emballés sous un papier de cellophane. Les enfants étaient surpris, de voir toutes ces choses qu’ils ne connaissaient pas. Chaque fois qu’elle recevait de ses nouvelles, Helena était heureuse et triste à la fois, alors Lisa s’approchait d’elle et lui faisait un bisou, comme si elle comprenait toute sa tristesse, et ses larmes qu’elle essuyait discrètement. Son frère était parti s’installer là-bas, avec sa femme et son premier enfant, un garçon, dans une ville nommée Winnipeg, où ils avaient acheté une ferme. Toma avait proposé à sa sœur de venir le rejoindre, il disait que la vie là-bas était plus facile, mais Maroc n’avait pas voulu partir.

 

Maroc et Helena s’étaient connus très jeunes. Helena n’avait que quatorze ans. A l’âge de onze ans, elle avait été placée par son père dans une famille d’accueil polonaise, faute de ne pouvoir s’en occuper correctement lui-même. Il travaillait dans une ferme où il était nourri-logé. Son travail était épuisant, avec son pauvre salaire, qui suffisait juste à verser la pension de sa fille, s’acheter son tabac, et de temps en temps, aller boire un verre en compagnie de ses copains.

Dans la famille où vivait Helena, il y avait deux garçons beaucoup plus âgés qu’elle, un âge où ils avaient le droit de sortir seuls. Et, quelques fois, ils prenaient la jeune demoiselle sous leurs ailes, et l’emmenaient au bal, où elle allait rencontrer celui qui deviendrait son époux quelques années plus tard.

Maroc avait quinze ans à cette époque. Il sortait sans l’autorisation de sa mère. Ce soir-là au bal, il avait aperçu la jolie demoiselle. Il s’était approché d’elle et de ses deux anges-gardiens, et très poliment lui avait demandé de lui accorder une danse. Elle avait accepté. Après cette première approche, chaque fois qu’elle sortait, et que Maroc était dans les parages, le cœur d’Helena battait la chamade. Ils flirtaient discrètement quand les deux anges gardiens avaient une minute d’inattention. Mais le jeune homme avait l’idée d’aller bien plus loin dans cette relation, et l’avait fait comprendre à la jeune demoiselle. Déçue, elle avait refusé ses avances et ce fut la rupture. Elle était triste mais avait préféré rester pure. Quelques mois plus tard, elle avait rencontré un autre garçon. Celui-ci n’avait aucune mauvaise intention, bien au contraire, il aurait voulu une relation sérieuse. Mais Helena n’avait pas oublié son premier flirt, et ce fut de nouveau la rupture.

Quatre ans s’étaient passés, elle était devenue une très belle jeune femme, âgée de dix-huit ans. Elle allait toujours danser et avait croisé Maroc à plusieurs reprises. Il venait toujours la saluer et l’invitait pour quelques pas de danse. Puis pendant des mois, elle ne le vit plus. Elle ignorait qu’il était parti travailler dans une autre région.

Mais un soir, surprise ! Il était là. Le cœur d’Helena s’était emballé, comme au début de leur première rencontre. Il ne l’avait pas remarquée, un peu trop occupé. Puis, son regard avait croisé celui de la jeune femme, il s’était approché d’elle, l’avait saluée et invitée à danser. Il lui avait proposé de prendre un verre, histoire de parler de leur vie réciproque. Elle lui avait dit qu’elle avait fait des études, elle voulait être greffière, mais que par manque de moyens, elle avait dû y renoncer pour un temps, et qu’elle travaillait, histoire de mettre de l’argent de côté pour reprendre des études plus tard, et surtout pour avoir un salaire et une vie confortable. Maroc, lui, avait son travail, mais bientôt devrait le quitter pour partir au service militaire. Ils avaient échangé leurs adresses, une correspondance de dix-huit mois, le temps du service. Dans leurs écrits, ils parlaient de mariage, se promettaient une vie heureuse, du bonheur et beaucoup d’enfants.

Les amies d’Helena l’avaient mise en garde contre ce garçon volage, qu’elles connaissaient de réputation, mais elle n’avait rien voulu entendre, trop amoureuse déjà.

Quand Maroc rentra de l’armée, et avait annoncé à ses parents qu’il allait se marier, il leur avait présenté sa future femme. Son beau-père avait été ravi, quant à sa mère, Dédé, elle ne voulait pas en entendre parler. Elle aurait voulu que son fils se marie avec une fille de sa connaissance. Helena n’était pas assez bien pour elle. Allez savoir pourquoi…Elle s’était sentie blessée. Mais Maroc n’avait pas tenu compte des paroles de sa mère. Il s’était marié sans son accord, sa mère était venue au mariage avec une tête d’enterrement. Elle lui en avait voulu et à partir de ce jour-là, un froid s’était installé entre les deux femmes. Pourtant malgré cela, Dédé avait accepté de les héberger quelques mois, le temps de trouver un appartement.

 

Helena s’était retrouvée enceinte. Elle était fatiguée à cause de sa maternité, et n’avait plus très envie de faire l’amour, alors un soir de Juillet 1952, il était sorti et n’était pas rentré de la nuit. Le lendemain, elle lui avait reproché, et demandé une explication. Il lui avait menti en disant qu’il avait passé la nuit chez un ami. Elle avait appris quelques semaines plus tard, qu’il était allé voir une autre femme. Elle aurait voulu le quitter, mais elle était restée.

 

Puis Lisa était née en 1952. Six mois après sa naissance, ses parents avaient cherché un appartement, mais en ville les loyers étaient bien trop chers. Helena avait proposé à Maroc de demander de l’aide à une femme qu’elle considérait comme sa tante, la sœur de celle qui l’avait élevée. Ils avaient été hébergés avec bon cœur pendant six mois.

Fin Août 1953, ils avaient quitté la ville. Lisa avait un an. Ils avaient emménagé dans le village, rue Chaude.

 

Des années avaient passé depuis leur union, ils n’avaient pas plus de moyens financiers qu’auparavant, alors pour faire des économies, Helena confectionnait quelques vêtements pour ses enfants. Elle allait emprunter la machine à coudre de sa voisine, celle qui surnommait Lisa " Poil de carotte".

Helena avait pour habitude de faire deux robes chaque année, une pour Lisa, une pour sa sœur, pour la fête de l’école. Cette année-là, elles étaient de couleur pourpre, avec un joli ruban rose. Les jeunes demoiselles adoraient faire les essayages, heureuses de voir le visage de leur mère qui s’illuminait d’un large sourire, c’était si rare. Le cœur d’Helena était rempli d’amour pour chacun de ses enfants. C’était le seul bonheur qu’elle avait, car sa vie de couple ne cessait de se dégrader. Leur mère leur avait acheté une jolie paire de chaussures en vernis noir pour aller avec leur robe. Elles étaient fières de les porter. Lisa se demandait où sa mère allait chercher toute cette énergie pour s’occuper de toute la famille, en plus de son travail en usine. Quant à son père, il ne rentrait que le soir.

Quand Lisa rentrait de l’école avec ses frères et sœurs, vers seize heures pour le goûter, sa mère leur donnait un morceau de pain avec une barre de chocolat, ou bien de la confiture et, quand l’argent manquait, c’était du saindoux, pas très goûteux mais ils s’en contentaient.

Après le goûter, c’était les devoirs, bâclés pour Lisa, et avec toute la marmaille, sa mère n’avait pas vraiment le temps de s’en apercevoir.

En attendant l’heure du repas du soir, l’été ils avaient l’autorisation d’aller jouer. Les garçons avaient un chariot qu’ils avaient fabriqué avec un vieux landau. La rue Chaude était en pente, alors, ils la remontaient chacun leur tour, se mettaient au volant du bolide, et redescendaient à toute vitesse, rentrant souvent avec quelques bobos. Mais un jour, un des frères de Lisa s’était blessé grièvement à la main, une belle entaille au pouce, en voulant arrêter le chariot. Sa main s’était prise sous une des roues, il avait eu trois points de suture. Après cela leur père avait confisqué le bolide.

 

Dédé, avait un faible pour Lisa. Pour les vacances, elle venait la chercher, accompagnée du grand-père. Elle passait quelques jours chez eux, ses frères et sœurs étaient tristes de la voir partir et pas eux. D’un signe de la main, elle leur disait au revoir, pour une semaine.

 

Les grands-parents avaient une vie de français moyens et ne manquaient de rien. Lisa avait toujours mangé à sa faim chez ses parents, mais chez sa mamie Dédé, c’était différent. Le matin, elle avait droit à un bol de chocolat chaud, avec un croissant et un jus d’orange, et le soir, elle dormait seule dans un petit convertible de couleur verte. L’après-midi elles allaient en ville, et sa grand-mère lui achetait une glace, ou une friandise. Mais le plus beau pour Lisa, c’était la télévision le soir. Ses parents n’en avaient pas.

Le matin, après son petit déjeuner, elle allait faire sa toilette. Sa mamie lui préparait une cuvette remplie d’eau tiède, qu’elle posait sur le tabouret. Une fois Lisa débarbouillée, elle pouvait aller jouer avec son copain, le fils des voisins, dans le jardin. Il y avait des oies que les enfants aimaient aller taquiner, mais chaque fois que Lisa se faisait pincer, elle sautait sur un vieux matelas sorti du grenier, pour être épargnée.

Près de la maison, à deux cents mètres environ, il y avait des trains à vapeur qui passaient. Lisa avait l’autorisation d’aller les regarder, avec la recommandation de ne pas bouger de derrière la barrière. Les machines faisaient un bruit infernal, ses yeux d’enfant n’en rataient pas une miette, elle s’enivrait de cette odeur de goudron chaud. Allez savoir pourquoi ce n’était pas très agréable. Tout cela la faisait rêver de voyages, elle qui ne partait jamais en vacances, à part bien sûr chez sa grand-mère.

 

Après les vacances, elle était heureuse de retrouver sa famille et ses copains. Les plus grands étaient déjà des ados, ils étaient souvent dehors, l’été, avec leur transistor, écoutant les derniers tubes de Sylvie Vartan et les autres. La plus âgée de ses cousines faisait partie de la bande, c’était un sacré numéro. Elle avait une sale manie de fuguer pour aller retrouver les garçons. La tante Berthe disait d’elle qu’elle avait le feu aux fesses. Quand elle rentrait à pas d’heure, elle lui donnait une raclée, mais cela ne l’empêchait pas de recommencer.

 

Lisa ne pensait pas encore aux garçons, elle avait le temps, elle faisait des bêtises comme tous les enfants de son âge, ses frères et sœurs aussi étaient de la partie.

 

Son père, un peu autoritaire, adorait néanmoins ses enfants. Pour ses filles, il avait construit une petite maison en bois, dans un coin du jardin, avec une fenêtre, et sur les planches il avait peint un trompe-l’oeil qui faisait penser à des briques, et l’avait entouré d’une barrière blanche. Lisa adorait aller y jouer avec sa sœur. De la fenêtre on pouvait apercevoir le chien Tarzan, un Groendal noir que son père avait été obligé d’attacher pour éviter un accident. Et à l’intérieur de cette petite maison, il y avait une table, quatre chaises et un buffet qu’il avait fabriqués et peints en rose. Elles étaient fières d’y inviter leurs amies.

 

La vieille bâtisse qu’ils habitaient prenait l’eau, le toit n’était pas en très bon état. Le père avait bien fait des réclamations auprès du propriétaire, qui n’était jamais intervenu, alors les jours de pluie et de fort orage, leur mère mettait des casseroles sous les fuites. Et, quand l’orage était très violent, on descendait à la cave de peur que le toit de la bâtisse ne s’écroule. Quand cela se passait la journée, les enfants n’avaient pas peur, mais la nuit, les plus petits pleuraient. Lisa les rassurait comme elle le pouvait, en leur chantant une berceuse. Ils dormaient tous à même le sol sur des matelas de fortune, et souvent le lendemain matin les enfants n’allaient pas à l’école, faute de sommeil.

 

Un jour, Lisa et sa cousine du même âge avaient eu la bonne idée d’aller rendre visite à une de leur tante, en bicyclette à sept kilomètres du village. La journée était déjà bien avancée. Lisa n’avait qu’un pauvre petit vélo rouge, à roues pleines et sans frein (d’ailleurs chaque fois qu’elle en faisait elle rentrait les genoux en sang). Elle se demandait comment elle allait pouvoir suivre sa cousine. Elle s’était souvenue qu’une des amies de sa mère en avait acheté un, récemment ; elle était donc allée chez cette dame en prétextant que sa mère voulait  le lui emprunter pour se rendre d’urgence au chevet d’une de ses amies malade. Une fois le vélo en sa possession, elle esquiva son frère toujours à épier ses faits et gestes, et la voilà partie à l’aventure…

Le soleil commençait à se coucher, c’était presque l’heure du dîner. Pendant ce temps-là, à la fenêtre de sa cuisine, sa mère avait rappelé ses enfants qui jouaient dehors. Son frère l’avait cherchée sans la trouver. Il était allé avertir sa mère. La tante Berthe ne savait pas non plus où était passée sa nièce. Panique dans la famille, les enfants sont introuvables.

Son père enfourcha sa mobylette pour aller à leur recherche dans le village, mais rien. Les enfants avaient bien disparu. Le père très en colère était allé se renseigner dans le quartier. Une demi-heure plus tard, il avait appris par un copain que Lisa était partie chez la tante. Il enfourcha une seconde fois sa mobylette, et sur la route les avait retrouvées à mi-parcours. Une fois rentrée, Lisa avait pris un bon coup de pied aux fesses, et au lit sans manger… ajouté d’une punition.

 

 

 

 

 

 

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13/03/2014
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