Poète Marieka-p

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Noah

 

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Noah,

 

 

 

 

 

Il pleuvait sur la Ville et comme chaque jour j’étais sorti, pour aller prendre le tram, la station se trouvait à deux cent mètres de chez moi. Le temps était humide et gris et le long du boulevard, les arbres démunis de leur feuillage, laissaient apparaître un tapis jaune orangé, qui glissait sous mes pas. J’arrivais à la Belle ville, ou j’avais l'habitude de descendre, du lundi au vendredi, puis je me rendais chez Louise, un petit bistro qui n’avait guère changé depuis mes jeunes années.

 

Je m'installais à une table, toujours là même, dans le coin près de la fenêtre, d’où je pouvais apercevoir tous les chats du quartier, occupés à fouiller les poubelles et se chamaillant pour quelques arrêtes de poisons. Louise, elle avait le sourire de la sagesse et le visage d'un ange, installée là, depuis plus de quarante ans, jamais mariée à cause d'un chagrin d'amour de jeunesse. Elle me faisait penser à ma mère, qui n’était plus de ce monde, depuis bientôt un an, une maladie incurable l'avait emportée. Louise m'apportait mon café et le journal tous les matins, c’était devenu un rituel.

 

A quelques pas de là, se trouvait l'entreprise familiale Berthon, j’y travaillais depuis l'âge de mes vingt ans, on n'y fabriquait des jouets en bois, j'aimais beaucoup mon job, qui entretenait mon âme d'enfant, dans un monde féerique.

 

Après ma journée, je reprenais le tram, mais avant de rentrer chez moi, dans mon petit deux pièces, ou je vivais seule depuis deux ans, à cause d'une rupture amoureuse. Je descendais à la station Beauregard, puis je passais par la rue st Jean, pour aller acheter mon pain. Une rue entre ciel et terre, qui avait gardée toutes ses origines d'un passé moyenâgeux. J'y croisais quelques fois Lucie, elle habitait là avec son mari et son fils Noah, âgé de neuf ans. Un gringalet au visage triste, qui semblait perturbé, toujours en train de grogner dans son coin. Son père était marchand d'habits ambulant et quand son fils n'avait pas classe, il l’emmenait avec lui dans ses tournées, ça lui évitait de faire des bêtises. Le petit Noah était agressif, à cause de sa maladie, quand il allait à l’école, Il se battait souvent avec d'autres enfants. Je l'aimais bien ce petit, avec son caractère teigneux, je l'avais connu tout jeune. Un jour je lui avais rapporté un jouet, un petit scooter en bois, je savais qu'il les aimait, il était  heureux comme un roi et m'avait embrassé comme du bon pain. Ses parents n’étaient pas très riches, alors Noah rêvait souvent seul dans sa chambre. Il s'amusait à découper des images, dans des revues auto moto, que son père recevait chaque mois, il adorait ça, les murs de sa chambre en étaient remplis. Sa mère Lucile était une femme très gentille, je connaissais un peu son vécu, elle m’avait racontée qu’elle avait été mariée deux fois et deux fois veuve. L’un était mort d'un accident de voiture et l'autre, qui avait comme maîtresse la bouteille, s’était noyé dans le canal, qui le ramenait à sa demeure. Lucie n'avait pas eu d'enfant de ces deux hommes. Noah, avait été  placé dans un centre spécialisé, à l’âge de sept ans, à cause de son comportement. Mais au bout d'un mois, le directeur l'avait renvoyé chez ses parents, prétextant les humeurs de Noah incontrôlables.

 

Chaque fois que je rencontrais Lucile, elle me parlait de son fils, elle avait toujours peur, elle s’inquiétait pour de son avenir. Les troubles de Noah étaient apparus vers l'âge de cinq ans, il avait vu plusieurs spécialistes, après des tas d'examens, ils en conclurent un trouble de la personnalité et les traitements qu'il prenait, n'avait pas eu le résultat escompté. Quand il était rentré du centre, le petit garçon portait la peur et la tristesse dans son regard, mais entouré de ses parents et de leur amour, au fil du temps il s’était apaisé, et faisait  quelques progrès. Il était devenu moins agressif.

 

Les années passèrent,  le petit garçon que j’avais connu, avait bien grandit, c’était un adolescent presque comme tous les autres. Son père lui apprit son métier pour qu'il lui succède, car son cœur épuisé lui causait du tracas. Noah allait avoir quinze ans et pour son anniversaire, ses parents avaient organisés une fête, toutes ses amies étaient là, Lucilie m'avait invitée,  je l’avais aidé à mettre tout en place, Noah reçut beaucoup de beaux cadeaux, mais le plus joli d'entre eux, fut celui de ses parents. Il le mérite bien, avaient-ils dit. Ce jour-là, au milieu de la cour devant toutes ses amies, le père appela son fils. Noah n'en croyait pas ses yeux, le cadeau dont il rêvait était là, un scooter s’exclama Noah. Il était heureux et sauta au cou de son père, sa mère fondit en larmes de le voir aussi joyeux. Ni une ni deux, le jeune homme enfourcha sa machine, puis il sortit de la cour, fière de lui, il allait le nez au vent, avec un large sourire. Mais, quelques minutes plus tard, non loin du quartier, on entendit un bruit fracassant? Tous sortirent de la cour. Noah, Noah était tombé, ses parents affolés coururent jusqu'à lui, le pauvre garçon était inconscient, la mère croisait sa poitrine, en hurlant de douleur et le père en tant que secouriste, essayait de le ranimer en attendant les secours. Une fois arrivé sur place quelques minutes plus tard, un médecin prit la place du père et continua les massages cardiaques en vain, Noah, Noah n’était plus. Quel grand malheur pour ces pauvres parents. Quelques jours après l’office religieux et l’inhumation, Lucile écrasée par le chagrin, ne quitta plus sa maison, elle fit une grave dépression, inconsolable elle frisait la folie, à tel point qu'elle fut internée, et se laissa mourir. Trois mois plus tard, le cœur fatigué et débordant de chagrin, le père mourut un matin. Bien des années avaient passées, mon visage s’était fané, Louise avait trépassée, un soir derrière son comptoir et le bistro fut fermé, puis fracassé quelques mois plus tard, pour faire place à une supérette. L'entreprise Berthon était passée aux mains de la fille, avec à la clef quelques licenciements, je n'en fis pas partie. La vie continua, chaque jour je sortais de chez moi, pour aller prendre le tram, la station se trouvait toujours à deux cent mètres. Et Je descendais à Belle ville, je passais devant la supérette, avec le souvenir de Louise, je prenais mon café, à la machine de l'usine. Le soir, c’était le même rituel dans l'autre sens, je passais par la rue st Jean, toujours avec une pensée pour le petit Noah. Quand un soir, au quinze de la rue, des gens inconnus emménageaient, une femme chargée de cartons, en fit tombée un, je passais à l’instant. Je le ramassais.

_ merci. Me dit-elle, avec un sourire, en ajoutant devant un petit garçon, pas plus haut que trois pommes, qui traînait dans ses jambes :

_je vous présente mon fils, Noah.

Je fus surprise, je me disais, comme c’est étrange, quelle coïncidence. Le petit me sourit, et me dit :

_Tu as une larme sur ta joue madame, pourquoi? Pour rien mon petit bonhomme, pour rien. Et je continuais mon chemin.

 

 

 

 

 



04/03/2015
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