Poète Marieka-p

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Jean,

 

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Jean,

 

 

 

Il y a bien longtemps déjà, dans une ferme située non loin du château des loges, était né Jean. Ses parents travaillaient pour le seigneur, son père cultivait sur un misérable lopin de terre et une parcelle était réservée à quelques vaches laitières. Jean avait une sœur Blade, de deux ans son aînée, elle s'occupait à la ferme, elle nourrissait les volailles et faisait la lessive. La famille n’était pas riche et le père allait au marché vendre le lait, les œufs, quelques fromages et la volaille.

Jean grandissant, à l'âge de ses douze ans son père l'avait mis au travail. La besogne ne manquait pas et le petit Jean se levait à l’aurore.

Au temps des semences, il allait aux champs, avec son père et à l'aide d'une fronde, il le suivait et tuait les corbeaux, qui venaient chiper le grain à peine semé. Une fois par semaine, il allait au marché et son père qui l'initiait aux techniques de la vente de ses produits.  A cette époque on craignait la peste, les guerres et bien d'autres épreuves, comme les catastrophes naturelles, les pluies torrentielles, qui creusaient en tombant des ravines. Dans les champs ça rendait la terre glaise, lourde et collante sous les pieds. Mais les semences n'attendaient pas et Jean suivait son père. Un jour, un tragique accident survint et jean fut gravement blessé. Le soc de la charrue laboura les deux jambes du jeune garçon. Le père ne put arrêter la charrue tirée par le bœuf. Jean hurlait de douleur et le père appelait au secours, tout en se hâtant de détacher sa ceinture, pour lui faire un garrot. Un homme entendant les cris accourut et à la vue des jambes ensanglantées du jeune garçon, il alla chercher sa charrette. L'enfant fut transporté chez le médecin et à cette époque, une médecine tant bien que mal faisait ses preuves, cohabitant avec d'autre, dont les techniques étaient quelque peu hasardeuses et dangereuses. Avec des traitements médicamenteux on peut plus incongrus.

Le pauvre garçon était allongé sur une table et le médecin lui prodigua les soins. Ses jambes furent bandées d'un linge blanc et on lui donna un médicament à base de plante pour soulager la douleur. Faute de ne pouvoir le garder, le médecin avec l'aide du père le ramena à la ferme.

La mère était en larme devant l’évidence de ce drame. Jean fut alité sur son matelas de paille et Blade sa sœur alla à son chevet pour le réconforter. Le praticien passera le voir une fois par jour et sa mère s'occupera de changer ses bandages.

Le père s'inquiétait pour son fils, en sachant qu'il ne pourrait plus le suivre aux champs, n'y œuvrer à quoi que ce soit. Les jours passèrent et le médecin qui venait consulter l'enfant ne savait que faire, car l'état de ses jambes s’étaient fort dégradés et la gangrène installée.  Après un bref entretien avec le père, la décision fut prise le jour même, il fallait amputer. Le garçon fut transporté de nouveau chez le docteur, qui demanda l'aide d'un confrère. L’enfant était à demi inconscient, on lui donna un anesthésiant en lui faisant respirer des extraits de plantes soporifiques. Puis les deux hommes entamèrent une amputation, juste au-dessous du genou, cautérisé au fer rouge. Jean encore anesthésié fut installé dans la charrette de son père, puis ils rentrèrent à la ferme.

Les semaines et les mois passèrent, le médecin venait rendre visite au jeune garçon, constatant une cicatrisation en bonne voie, mais malgré les remèdes, Jean souffrait.

Le temps des semences était bien loin, l’hiver glacial s’était installé, dans la ferme. La cheminée brûlait des bûches de chêne, qui réchauffait un peu les cœurs et quelques châtaignes cuisaient dans l’âtre, en attendant le retour du printemps.

Jean du haut de ses douze ans, était assis sur un paillasson devant la cheminée, il se demandait ce qu'il allait devenir? Une bouche à nourrir sans aller à la besogne, mes parents n’ont pas les moyens. Se disait-il.

Le père se levait au chant du coq, il passait la plupart de son temps au château, pour de menus travaux, qui remplissaient sa bourse de quelques écus, ça amélioraient le contenu de la marmite.

Blade s'occupait à ses taches et depuis l'accident de son frère, la mère devait aller traire les vaches tous les soirs, elles ne donnaient guère de lait, mais suffisamment pour que la famille tienne tout l'hiver.

Après des semaines de froidure, une douceur éveilla à nouveau la nature, les arbres bourgeonnaient, les oiseaux gazouillaient et Blade tournoyait au milieu des poules et des coqs de la basse-cour. Le père préparait la charrue et les graines pour la prochaine semence. C’était son dernier jour au château et  quand il rentra à la ferme, il alla voir Jean qui était alité depuis le matin.

Le père, en restant digne devant son fils, lui annonça qu'il ne pouvait plus la garder à la ferme, car il ne pouvait pas nourrir une bouche qui ne travaillait pas.

Le petit garçon se mit à pleurer, mais le père ne changera pas d'avis, même après les plaintes de sa femme et celles de sa sœur Blade. A cette époque, il n’était pas bon d'avoir un handicap. Le lendemain, Jean et son père se levèrent tôt, le fils prit son baluchon et son père l’installa à l'arrière de la charrette, tirée par le bœuf. Le chemin allait être long et le petit garçon ne savait pas où son père le conduisait.

Après quelques dizaine de kilomètres, la charrette fut stoppée devant le chapiteau d'un cirque et le père alla seul rendre visite au propriétaire.

Jean venait de comprendre, son père revint le chercher, en lui disant qu'il allait être bien traité et qu'il serait nourri et logé. Le pauvre petit serrait le cou de son papa, il ne voulait pas le quitter. Le directeur du cirque arracha l'enfant des bras de son père et l’entraîna à l’intérieur, le père attristé reprit le chemin de la ferme.

Le cirque donnait chaque soir une représentation, il y avait des singes, des tigres, des jongleurs, des visages peu ordinaires et des enfants comme Jean avec chacun leur handicap. Ce soir-là, le directeur dit au petit garçon :

_Tu as juste à avancer sur la scène quand je t'en donnerai l'ordre et tu te contentes de faire trois tours sur toi-même.

_ Mais comment ! Je n'ai plus mes jambes.

_Et bien, tu te déplaceras sur tes mains.

 Le gamin assis sur un sac de paille, baissa les yeux, en essuyant ses larmes.

L'heure était arrivée et devant des spectateurs en haillons, où d'autres en chapeaux et des tas de marmots, le spectacle fut annoncé par le directeur de la troupe. Les numéros s’enchaînèrent les uns après les autres et les badauds acclamèrent les artistes, devant la magie du spectacle. Puis vint le tour de Jean et l'ordre lui fut donné d'apparaître sur scène. Le pauvre garçon mourrait de peur, mais il était courageux et sur ses mains il se dévoila aux spectateurs. Ils crachèrent au visage de ce pauvre garçon, en lui lançant des injures et en criant au bûcher, au bûcher. Jean fit son numéro et le rideau se referma sur lui. En larmes, il pensait à sa famille, qui lui manquait.

Il n'avait rien mangé depuis le matin et la fatigue piquait ses yeux. Jean était assis dans un coin du chapiteau et le directeur vint le chercher. Jean il  tendit les bras, ne pouvant se relever. L’homme resta droit, en lui disant d'un ton ferme:

_Tu peux marcher avec tes mains, sur les planches, alors tu peux marcher sur la terre ferme. Allez debout  sur tes mains !

Le jeune garçon suivit son maître, l'homme arriva devant une cage de bois, avec à l’intérieur un matelas de paille, et dit :

_ Tu dormiras là à partir d’aujourd’hui et je passerais chaque soir après le spectacle, pour fermer le cadenas.

_ Mais pourquoi!

_Si tu es ici, c'est que ton père a payé, on ne sait jamais tu pourrais t’échapper et je perdrai des sous. L’homme tourna les talons, en ajoutant :

_ Quelqu'un va t apporter ton repas.

L'enfant entra dans la cage et s'allongea sur la paille, il finit par s’assoupir. Soudain une voix l'interpella :

_ Tient c'est pour toi!

_Merci.

On lui avait apporté une écuelle, contenant un morceau de pain rassis et quelques haricots mélangés à de l'eau. Le gamin se contenta de sa maigre pitance, puis il tomba dans un sommeil profond, exténué. Il fut réveillé à l'aube, car le cirque se déplaçait tous les deux jours, de Villes en Villages. Ce fut la vie de Jean, pendant plusieurs années. Au début il s'ennuyait de sa famille et puis au fil du temps, la blessure s’était atténuée, sans jamais les oublier. Il n'avait plus peur du regard des autres, n’y de celui de son maître. Jean manquait de nourriture et la faim lui tordait chaque jour le ventre. Depuis toutes ces années, sa nourriture était restée là même, du pain rassis à l'eau. Jean était devenu un homme, mais il n'en avait pas la force et son corps était rachitique, sa barbe était teigneuse et sa peau aussi noire que le corbeau.  Le jeune homme était fatigué, fatigué de cette vie misérable, fatigué de sa cage de bois dans laquelle il avait passé dix ans. Cadenassé chaque soir, par son bourreau.  Il avait le cœur épuisé de douleurs, de souffrances corporelle et son mental était un vaste océan de tourment, Jean voulait mourir. Ce soir-là, le chapiteau fut monté dans un petit Village. Le temps était de la partie et les spectateurs réunis sous le chapiteau. Les numéros se succédèrent, les uns après les autres et vain le tour de Jean, son maître ordonna et sur ses mains, jean entra sur scène.

Les hommes, les femmes et même les enfants le huaient, crachaient en l'injuriant. Mais le pauvre jean en avait pris l'habitude et n'y prêtait plus d'intention. Il fit un premier tour, sur lui-même, puis deux, puis trois, puis quatre et son cœur faisait la pirouette, dans son pauvre corps squelettique. Puis Jean s’évanouit ce soir-là et il vit défiler toute son enfance, l'amour de sa mère, le regard bleu de sa sœur Blade et les yeux de son père. Ce soir-là, dans la plus profonde des souffrances et l'indifférence, à bout de force, Jean s’était éteint, sans jamais revoir sa famille. 

 

 

 



01/02/2015
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